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Lithium perturbateur endocrinien : l'ANSES alerte sur la thyroïde et la reproduction (16 avril 2026)

L'ANSES classe le lithium perturbateur endocrinien avéré : thyroïde, fertilité, grossesse. Ce que ça change pour vous, les batteries et les patients.

Thomas Lechèque
23 April 2026 06:28 · 8 min de lecture
Sommaire

Le 16 avril 2026, l'ANSES a publié deux expertises qui classent le lithium comme perturbateur endocrinien avéré pour la santé humaine. En ligne de mire : la thyroïde, la fertilité et le développement fœtal. L'agence recommande son classement en « substance extrêmement préoccupante » au niveau européen, ce qui pourrait bouleverser les règles autour des batteries de smartphones et de véhicules électriques. Faut-il vraiment s'inquiéter de son téléphone ? La réponse est plus nuancée que les gros titres ne le laissent penser, et elle dépend beaucoup de qui vous êtes.

Ce que l'ANSES a exactement publié le 16 avril 2026

Deux expertises scientifiques rendues publiques simultanément : la première porte sur les effets du lithium sur la santé humaine, la seconde sur l'évaluation des dangers dans le cadre du règlement européen CLP (Classification, Labelling, Packaging). Leur conclusion est sans ambiguïté : le lithium remplit les critères pour être classé perturbateur endocrinien avéré pour la santé humaine, selon l'avis officiel de l'ANSES.

Les effets documentés sont regroupés en trois grandes familles. Sur la fonction thyroïdienne d'abord, avec une hypothyroïdie solidement observée chez les patients traités et dans les modèles animaux. Sur la reproduction ensuite, avec une altération de la fertilité masculine et féminine mise en évidence dans plusieurs études expérimentales. Sur le développement fœtal enfin, avec des malformations cardiaques — notamment l'anomalie d'Ebstein — identifiées chez des enfants exposés in utero au lithium thérapeutique maternel.

Sur la base de ces données, l'ANSES recommande le classement du lithium comme « substance extrêmement préoccupante » (SVHC) dans le cadre du règlement REACH, ainsi qu'une classification CLP en catégorie 1A pour la toxicité sur le développement fœtal et en catégorie 1B pour la fertilité. Un point crucial, trop souvent gommé dans la reprise médiatique : l'agence souligne que la majorité des effets sanitaires documentés l'ont été à des doses thérapeutiques, supérieures de plusieurs ordres de grandeur aux expositions environnementales courantes. L'ANSES ne dit pas « le lithium rend malade ». Elle dit que les données disponibles justifient une classification de danger et un encadrement accru, selon le principe de précaution.

Lithium médicament vs lithium environnemental : la distinction essentielle

Première clarification indispensable. Les sels de lithium (carbonate, gluconate) sont le traitement de référence du trouble bipolaire depuis les années 1950. Ils sont prescrits à plusieurs dizaines de milliers de patients en France et leur rapport bénéfice/risque reste largement favorable dans cette indication précise, reconnue par la HAS et l'ANSM.

L'alerte de l'ANSES ne remet pas en cause cet usage thérapeutique. Les effets endocriniens et les risques pendant la grossesse étaient déjà identifiés et encadrés depuis des décennies, avec un suivi médicamenteux strict : surveillance régulière de la TSH, contre-indication relative au premier trimestre de grossesse, échographie cardiaque fœtale spécialisée quand le traitement est maintenu.

Ce qui change avec l'expertise 2026, c'est que l'agence étend pour la première fois l'analyse à toutes les sources d'exposition humaine au lithium. À savoir : les batteries lithium-ion des smartphones, ordinateurs portables, véhicules électriques et systèmes de stockage stationnaire, avec des expositions potentielles lors de l'extraction, du recyclage et de la gestion des déchets. L'eau de boisson, dont les teneurs varient naturellement selon la géologie des sous-sols. L'alimentation, avec des traces dans certains végétaux et poissons. Et l'air, essentiellement à proximité de sites industriels d'extraction ou de transformation.

Concrètement, le lithium médicament n'est pas visé par la proposition de classement SVHC. L'encadrement pharmaceutique est déjà strict, et surtout, les patients bipolaires ne doivent en aucun cas interrompre leur traitement sans avis médical. Ce point, l'ANSES l'a répété explicitement.

Ce qu'en dit la science sur les effets endocriniens

Les effets thyroïdiens sont les mieux documentés. Le mécanisme est connu : le lithium s'accumule dans la thyroïde et inhibe la libération d'hormones thyroïdiennes. Chez les patients traités, plusieurs méta-analyses publiées sur PubMed convergent vers une prévalence d'hypothyroïdie clinique ou infraclinique comprise entre 20 et 35 %. À des doses plus faibles, un effet infraclinique mesurable sur la TSH est également rapporté.

Sur la reproduction, les études animales sont assez convergentes : réduction de la fertilité, altération de la spermatogenèse, perturbation du cycle œstral à doses élevées. Les données humaines restent plus limitées, principalement issues de cohortes de patientes traitées, ce qui complique l'extrapolation à la population générale.

Sur les effets fœtaux, le dossier le plus robuste concerne l'anomalie d'Ebstein, une malformation cardiaque rare. Le risque relatif a été estimé entre 10 et 20 chez les enfants exposés in utero au lithium thérapeutique au premier trimestre. Mais attention : un risque relatif élevé ne signifie pas un risque absolu élevé. Dans les faits, on passe d'une incidence de base d'environ 0,005 % en population générale à un risque absolu compris entre 0,5 et 1 % chez les enfants exposés. Un risque significativement augmenté, donc, mais qui reste faible en valeur absolue.

Reste le point d'incertitude majeur. Ces effets sont solidement établis aux doses thérapeutiques, de l'ordre de 600 à 1 200 mg par jour de carbonate de lithium. Les preuves d'effets endocriniens aux niveaux d'exposition environnementale courante, de quelques microgrammes par jour via l'eau et l'alimentation, sont beaucoup plus minces. L'ANSES a d'ailleurs fixé une valeur toxicologique de référence orale chronique à 0,02 mg de lithium/kg de poids corporel/jour, soit environ 1,4 mg/jour pour un adulte de 70 kg — un seuil qui encadre désormais l'évaluation du risque environnemental. Le lithium figure également sur la liste des substances surveillées par l'OMS dans les lignes directrices sur la qualité de l'eau de boisson. Côté EFSA, aucun avis spécifique sur l'exposition alimentaire n'a encore été rendu.

Quelles sont vos sources d'exposition au quotidien ?

Commençons par la plus visible. Les batteries lithium-ion dans votre téléphone, votre ordinateur ou votre voiture ne provoquent pas de contact direct en usage normal : le lithium est confiné dans la cellule de la batterie. L'exposition réelle concerne essentiellement trois groupes. Les travailleurs des filières d'extraction en Amérique latine, en Australie et en Chine. Les populations riveraines des salars (grands lacs salés andins) en Argentine, en Bolivie et au Chili, où la contamination des eaux souterraines est documentée. Et les rares cas d'incendie de batteries, qui peuvent dégager des vapeurs de fluorure de lithium toxiques.

Côté eau de boisson, les teneurs en France sont très variables selon la géologie. La majorité des eaux du robinet contiennent des traces de lithium naturellement présentes dans le sous-sol, généralement inférieures à 100 µg/L selon les données du BRGM. À ce jour, il n'existe aucune norme réglementaire française ou européenne spécifique au lithium dans l'eau potable. Certaines eaux minérales, elles, peuvent afficher des teneurs plus élevées.

Dans l'alimentation, les teneurs sont généralement faibles, en dessous de 1 mg/kg dans la plupart des aliments. Les exceptions concernent certains poissons, des légumes cultivés sur des sols riches en lithium, et quelques eaux minérales de sources spécifiques. L'air est, pour la population générale, une source négligeable, sauf à proximité immédiate de sites industriels.

En bout de chaîne, l'ANSES estime la dose journalière moyenne européenne entre 0,5 et 3 mg de lithium par jour, majoritairement via l'eau et l'alimentation. À comparer aux 600 à 1 200 mg par jour ingérés par les patients traités : un rapport de 200 à 1 000 selon les profils. C'est ce rapport qu'il faut garder en tête avant de paniquer. Pour aller plus loin sur les logiques cumulatives d'exposition, nos cinq gestes concrets pour limiter les perturbateurs endocriniens en cuisine restent d'actualité.

Ce que ça change pour vous

Pour la grande majorité des consommateurs, la réponse est simple : rien à faire dans l'immédiat. L'exposition environnementale au lithium reste très en-dessous des seuils où les effets sont démontrés. Pas de raison de changer de téléphone, de revendre sa voiture électrique ou d'arrêter de boire l'eau du robinet.

Pour les patients traités par lithium dans le cadre d'un trouble bipolaire, la consigne est encore plus claire : ne rien changer au traitement. L'expertise ne remet pas en cause la prescription. Le suivi thyroïdien et rénal déjà programmé reste la bonne conduite. Toute modification doit être discutée avec le psychiatre, pas décidée en solo après lecture d'un article de presse.

Pour les femmes enceintes ou qui souhaitent l'être, le sujet mérite d'être abordé avec le médecin, surtout en cas de consommation régulière d'eaux minérales riches en lithium ou d'exposition professionnelle. Pour les patientes sous traitement, le suivi obstétrical spécialisé avec échographie cardiaque fœtale est déjà la norme. Pour les personnes thyroïdiennes (hypothyroïdie connue, traitement par Levothyrox), pas d'alerte spécifique, mais surveillance habituelle de la TSH et signalement au médecin d'une consommation élevée d'eaux minérales lithiées.

Les travailleurs des filières lithium sont, eux, directement concernés : l'ANSES recommande un renforcement de la surveillance médicale. Un sujet syndical et réglementaire à suivre de près, notamment dans la perspective des futures gigafactories françaises (Dunkerque, Douvrin).

Côté calendrier, la proposition ANSES doit maintenant être examinée par l'ECHA (Agence européenne des produits chimiques), puis par la Commission européenne. Le processus classique prend entre 18 et 36 mois. Un classement SVHC effectif ouvrirait la voie à des autorisations spécifiques pour certains usages industriels. En attendant : suivre l'évolution réglementaire sans panique. Et consulter son médecin uniquement en cas d'exposition professionnelle, de traitement au lithium ou de grossesse en cours dans une zone géologique riche en lithium. La démarche ANSES s'inscrit dans une série récente qui a déjà visé le fluorure de sodium présent dans les dentifrices ou le cadmium dans l'alimentation des Français.

Transition énergétique : un débat qui s'ouvre

Impossible d'ignorer le contexte. Le lithium est au cœur de la transition énergétique : batteries pour véhicules électriques, stockage des renouvelables, électronique grand public. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la demande mondiale pourrait être multipliée par 40 d'ici 2040 dans un scénario compatible avec les objectifs climatiques.

L'alerte ANSES ne remet pas en cause la stratégie batteries. Mais elle ajoute une brique au débat sur le coût environnemental et sanitaire réel de l'extraction : consommation d'eau massive dans les salars, pression sur la biodiversité locale, impact sur les populations autochtones. Un débat qui, jusqu'ici, était porté principalement par les ONG environnementales et qui gagne désormais une caution institutionnelle française.

Autre point sensible : le recyclage. Moins de 5 % du lithium est recyclé aujourd'hui à l'échelle mondiale, selon les chiffres de l'AIE. La France et l'Union européenne misent sur la montée en puissance des filières de recyclage d'ici 2030, dans le cadre du règlement batteries 2023/1542. Enfin, plusieurs alternatives technologiques sont en développement : batteries sodium-ion, chimies LFP (lithium fer phosphate) déjà utilisées pour certains véhicules électriques, batteries à état solide. Certaines réduisent mais n'éliminent pas l'usage de lithium. Le scénario d'une disparition complète du lithium n'est pas sur la table.

Faut-il s'inquiéter ?

L'expertise ANSES est un signal d'alerte réglementaire, pas un signal de panique pour le consommateur ordinaire. Le mécanisme endocrinien est bien établi, les preuves d'effets aux expositions environnementales courantes restent minces, et le principe de précaution s'applique à juste titre.

La vraie question, elle, est politique : comment encadrer les filières industrielles (extraction, transformation, recyclage) et protéger les populations professionnellement ou environnementalement exposées. C'est là que le classement SVHC pourrait réellement changer la donne dans les prochaines années.

Pour le quotidien, vous pouvez garder votre téléphone, votre voiture électrique et boire l'eau du robinet sans inquiétude particulière. Suivez le dossier de plus près si vous êtes patient bipolaire, femme enceinte ou personne thyroïdienne. Et en cas de doute, n'hésitez pas à consulter un professionnel de santé : psychiatre pour un traitement au lithium, médecin traitant ou gynécologue pour une grossesse, endocrinologue pour un suivi thyroïdien.

Et vous, êtes-vous favorable à un classement SVHC plus strict du lithium, même si cela venait à ralentir le déploiement des batteries pour la transition énergétique ?

Thomas Lechèque

Journaliste scientifique passionné de santé publique, Thomas décrypte les études, les alertes institutionnelles et les données nutritionnelles pour les rendre accessibles à tous. Il croit que comprendre la science, c'est reprendre le pouvoir sur sa santé.